Nos rencontres sur les Rives d’Agadir (10)

Lahcen Belmouden et El Mehdi Nassouli

Le premier jour d’enregistrement, j’avais l’honneur d’inviter Lahcen Belmouden, le roi du ribab, le préféré de beaucoup de chanteurs et chanteuses du Souss. Nous avons enregistré deux morceaux instrumentaux ensemble, en trio avec Mehdi Nassouli, jeune gnawi joueur de sintir (guembri) originaire de Taroudant, qui m’aidera énormément par sa présence tout au long de cette semaine de rencontres. A l’origine, le premier instrument de Lahcen Belmouden a été la flûte qu’il jouait en gardant les troupeaux, ayant commencé sa vie comme jeune berger. (c’et pourquoi j’ai osé demander au rays du ribab un morceau où il souffle dans cet humble roseau). On verra qu’il n’est pas le seul parmi mes invités à avoir testé sa musique dans la solitude face aux montagnes. Et je me souviens tout à coup que l’ingénieur du son qui a enregistré presque tous mes disques, Silvio Soave, et qui est donc responsable en partie du « son Titi Robin » sur disque, est le fils d’un maçon italien immigré en France qui avait lui aussi été berger au pays. Voilà mon université, voilà mes professeurs et collègues, cette grande et modeste école. Nos diplômes sont en forme d’amandes, celles que les yeux de ceux qui partagent notre secret dessinent en se plissant de plaisir.

Mehdi Nassouli (sintir), Lahcen Belmouden (ribab), Titi Robin (bouzouq)

Le deuxième jour est arrivée Cherifa Kersit, la chanteuse de ce Moyen Atlas cher à mon coeur car dans l’Ouest de la France, il y a beaucoup de fils et filles de familles originaires de cette région et j’ai été bercé par le chaâbi de la montagne. Demandez, à Angers,  à certains habitants de la Roseraie, de Monplaisir ou de Trélazé! Cherifa a une voix qui est un torrent, elle a cette force et cette dignité d’une grande dame, et elle a fait également ses classes en gardant les troupeaux sur les hauteurs zayani.

Cherifa, Titi, et Mohammed Hadri qui travaille sur le texte du chant

J’avais le choix entre le ‘oud, pour respecter le maqâm de Cherifa (avec le tempérament en quarts de ton) et mon cher rhubab. Cherifa m’a demandé de jouer ce dernier, qui ressemble au timbre du lotar qui accompagne sa voix habituellement. Nous avons parlé, échangé, joué, chanté, mangé ensemble aussi, puis convenu d’une structure harmonieuse mariant la poésie que je proposais, son propre chant, et les mélodies que je lui offrais. A la tombée de la nuit, nous avons enregistré cette suite musicale de dix minutes en une seule première prise, c’était un moment précieux et émouvant. Des visiteurs sont passés au studio, apprenant que cette grande voix de Khénifra était de passage à Agadir. Et voilà que mes potes d’Agadir me charrient en me surnommant « Titi Rouicha ».

« Regarde moi / Feuille de menthe / signe du ciel / amande amère / Regarde moi »

Les deux jours suivants, c’est la nouvelle génération qui était à l’honneur, avec Foulane Bouhssine et Khalid El Berkaoui (qui défraient la chronique au Maroc avec leur groupe « Ribab Fusion ») et Mehdi Nassouli bien sûr. Mehdi et Foulane, avec leur forte personnalité, ont chacun interprété une chanson originale que je leur ai proposée. Le résultat m’a moi-même surpris et les deux musiciens ont apporté de riches idées d’arrangements.

« La princesse noire s’éveille à Tan Tan et s’endort à Dar Beida. Il est si facile de se souvenir mais impossible d’oublier. »

Cadeau du ciel, un invité de marque nous a rejoint par surprise, pour un morceau, le flutiste Omar Eddaousse, génie du souffle, un « lance-flamme » de couleurs, qui voyage de droite à gauche, libre, au gré de ses humeurs, sans domicile fixe, et qui est un pur musicien voyageur, un modèle, à l’écart de toute mode et de toute carrière.

Titi et Omar

Foulane enregistrant au ribab

Titi & Mehdi en répétition

Khalid El Berkaoui en prise à la derbouka

Un jour plus tard, El Houssine Taousse est venu répéter et enregistrer. En réalité, cela faisait deux jours qu’il nous rendait visite, et on avait déjà échangé par rapport à la poésie qu’il chanterait. Il a préféré écrire lui-même dans son style, directement en tachelhit, en tenant compte du sujet que je proposais, l’accueil par un homme d’un ami cher qu’il retrouve après une longue séparation. Houssine a donc travaillé à son nouveau texte, et a appris au ribab deux mélodies que j’apportais, et que vous connaissez peut-être déjà (l’une provient du disque Kali Gadji mais elle est présente également sur la compilation Alezane, c’est « Salutations », et la seconde est « La terre, cet animal » du disque Kali Sultana). Dans ce nouveau titre que nous avons enregistré, il y a également, en plus du ribab de Houssine Taousse, celui de Foulane qui lui répond. Nous a rejoint le spécialiste du bendir à Agadir, qui participe à énormément de sessions d’enregistrement, et qui est un fidèle du Rays Taousse: Houssine Fadil.

El Houssine Taousse et son ribab-lotar

Après enregistrement de la rencontre Titi & Houssine Taousse

Le jour suivant, l’ambiance est très très chaude, les Roudanyates sont dans la place. Ces femmes musiciennes de Taroudant, que vous pourriez prendre pour de sages et anonymes personnes, les croisant dans la rue couvertes de la tête au pied, sont des musiciennes et rythmiciennes endiablées et ont une énergie et un sens de la fête qui ne demande qu’une étincelle pour tout enflammer. Il y avait le risque pour cette rencontre de confronter un projet assez original à une pratique très traditionnelle (elles ne jouent d’habitude qu’entre elles, chantant et jouant elles-mêmes les percussions. Ici, il fallait enregistrer en studio avec des casques sur les oreilles, pour entendre la guitare et le sintir au milieu de leurs instruments et de leurs voix). Mais elles se sont montrées vraiment très ouvertes et désireuses de vivre cette nouvelle expérience de la manière la plus intense, avec une joie contagieuse. Mehdi Nassouli, qui est lui-même de Taroudant, a beaucoup oeuvré pour la réusssite de l’aventure. Tout le monde a commencé à chanter bien avant le début des répétitions, et ça a dansé pendant les écoutes des prises, dans la petite cabine d’écoute du studio Chtouka. En fait, ça donnait envie d’enregistrer tout un disque ensemble (pas seulement une chanson) et de partir en tournée aussitôt sur la route.

Titi, Mehdi, Khalid, Hicham et les Roudanyates

Pour cette dernière nuit, j’ai proposé aux comédiens Abdellatif Atif et Lahocine Bardawz (également scénariste) de lire deux poésies inclues dans le disque, mêlés à la musique, comme je l’avais fait avec Murad Ali Khan à Mumbai. Ils sont tous les deux de très populaires comédiens amazigh, et se déplacer dans les villages de montagne avec Atif engage à être interpelé tous les deux minutes pour des séances de photos, des remises de cadeau (une pleine bouteille d’huile d’argan maison, par exemple) ou des invitations à boire le thé à la maison. Et à chaque fois, il fait éclater de rire son auditoire car c’est un peu le « Mr Bean soussi ».

Abdellatf Atif, Titi & Lahocine Bardawz

Atif devant une affiche où on peut le voir ainsi que Lahocine Bardawz

C’était le dernier jour – et la dernière nuit – de studio. Cette traversée de la mer, durant une semaine, avait été magique, émouvante. Bien sûr, nous avons rencontré quelques récifs techniques, car la technologie n’est pas aussi performante que l’art peut l’être, quand le désir est là et l’amitié aussi, elle rame un peu derrière, la technique, parfois … et  même souvent, au Maroc comme ailleurs … Il nous restait à enregistrer la splendeur des choeurs berbères ahwach, ce style que l’on trouve dans les montagnes marocaines, et dont j’avais besoin pour l’ouverture du disque. Au petit matin, nous sommes partis et avons quitté la plaine d’Agadir pour les hauteurs de Tafraout. Après être restés une semaine enfermés jours et nuits en studio, la splendeur de ces paysages nous a fait un bien fou. Comme ça avait été le cas depuis le début de l’aventure marocaine, il y avait une petite équipe d’amis autour de nous, la famille « Ayouz ».

premières hauteurs

Nous avons enregistré et filmé les chants ahwach, profité de l’air pur de la montagne, et sommes redescendus à la nuit vers Agadir, avec dans le bus les chants de Rouicha, le barde du Moyen-Atlas, qui sortaient des hauts-parleurs. Il me restera à mixer toute cette richesse musicale, pendant une semaine, à nouveau en studio. Ensuite, je rentrerai pour les fêtes à la maison, Incha Allah.

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5 réponses à Nos rencontres sur les Rives d’Agadir (10)

  1. maksim dit :

    1000 et un merci Titi pour la musique et pour ces voyages auxquels tu ne convies au travers de ce blog…

  2. Salah dit :

    TITI, A l’occasion de cette nouvelle année, mes meilleurs vœux de bonheur et réussite dans ta démarche. et meilleurs vœux aux artistes rencontrés.
    musiquesdumonde.fr suit toujours ton voyage ….

    cordialement
    salah

  3. Titi Robin dit :

    Choukrane bzef ya Salah! Merci de ta confiance. Tous mes voeux à toi et à tes projets!

  4. les Binobin dit :

    Quelles belles rencontres tu as dû faire et quels moments formidables tu as dû passer en cette région qui nous est si chère ! Nous partagerons bientôt quelques concerts avec le public de notre pays et quand nous poserons enfin nos valises à Agadir, nous penserons fort à toi qui seras sans doute bien loin … du côté de la Turquie ?
    Nous te souhaitons du fond du coeur toute la réussite que ce superbe et courageux projet mérite !
    On t’embrasse et à bientôt te voir !
    Salaam 7aar !
    Badr et Adlane

  5. Titi Robin dit :

    Barakallahoufik frères! Et Sana Saïda à vos familles.
    Ce moment de musique à Inezgane et Agadir a été très riche pour le petit musicien que je suis qui apprend un peu plus chaque jour que Dieu fait.
    J’ai beaucoup reçu à nouveau à l’ »université musicale » du Souss, humainement et artistiquement. Et je me suis régalé!
    Saluez tous ceux que je connais, dites leur que je pense à eux.
    Et bon courage à vous, bonne route et bonne musique.
    Moi, je file à Istanbul!
    Titi

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